La danse du feu, vol. 6 (set by Skyrim.esm)

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La danse du feu
Chapitre VI

par
Waughin Jarth


écumus Scotti s'assit pour écouter Liodès Jurus. Le fonctionnaire n'en revenait pas de voir son ancien collègue de la Commission d'aménagement du seigneur Atrius aussi gros. L'arôme piquant de la viande rôtie placée devant lui finit par s'évanouir. Tous les bruits qui l'entouraient disparurent aussi, comme si rien d'autre n'existait que la volumineuse présence de Jurus. Scotti ne se considérait pas comme quelqu'un d'émotif mais, à la vue de cet homme qui avait mis jusqu'à soufflegivre pour le rejoindre de la cité impériale, à l'aide de lettres mal écrites, il se sentit exaspéré.

"Mais où étiez-vous ? demanda une nouvelle fois Jurus. Je vous avais dit de me retrouver à Falinesti il y a des semaines.

- J'étais à Falinesti il y a des semaines ! balbutia Scotti, trop surpris pour s'indigner. J'ai trouvé votre message me demandant de vous retrouver à Athay, alors je m'y suis rendu, mais les Khajiits l'avaient incendiée. J'ai réussi à atteindre un autre village avec des réfugiés et quelqu'un m'a dit que vous aviez été tué.

- Et vous l'avez cru ? ricana Jurus.

- Cet individu semblait bien informé à votre sujet. Il s'agissait d'un fonctionnaire de la Commission d'aménagement du seigneur Vanech, du nom de Réglius et il a dit que vous lui aviez suggéré de venir au Val-Boisé pour profiter de la guerre.

- Ah ! Oui ! dit Jurus après avoir réfléchi un instant. Je me souviens de ce nom, maintenant. Disons que c'est mieux pour les affaires d'avoir deux représentants de commissions d'aménagements impériales. Il faut juste que nous coordonnions nos offres et tout devrait bien se passer.

- Réglius est mort, dit Scotti. Mais j'ai ses contrats sur moi.

- C'est encore mieux, répondit Jurus, impressionné. Je ne vous savais pas être un partenaire aussi impitoyable, Décumus Scotti. Oui, cela va certainement nous être utile et asseoir notre position face au Silvenar. Vous ai-je présenté Basth, ici présent ?"

Scotti avait à peine remarqué le Bosmer à la table de Jurus, chose fort surprenante puisque la corpulence de cet individu était comparable à celle de son compatriote. Toujours un peu perdu, le fonctionnaire salua froidement Basth. Il avait toujours à l'esprit qu'une heure plus tôt, il voulait demander au Silvenar un sauf-conduit pour Cyrodiil. L'idée de faire des affaires avec Jurus, de profiter des guerres entre Val-Boisé, Elsweyr et l'Archipel de l'automne, lui semblait terriblement insolite, comme s'il n'était pas acteur de sa propre situation.

"Votre collègue et moi-même parlions du Silvenar, dit Basth en posant le morceau de mouton qu'il était en train de ronger. J'imagine que vous ne savez pas vraiment qui il est ?

- Un peu, si, mais rien de très précis. J'ai l'impression qu'il est très important et très étrange.

- C'est le représentant du peuple, légalement, physiquement et sentimentalement, expliqua Jurus, un peu embarrassé par l'ignorance de son nouveau collègue sur un sujet aussi commun. Quand le peuple est en bonne santé, il l'est aussi. Quand il y a une majorité de femmes, il devient femme. Quand le peuple réclame à manger ou à faire du commerce, il le ressent et promulgue des lois en fonction des besoins. En un sens, c'est un despote, mais c'est celui du peuple.

- C'est un peu... commença Scotti en cherchant le terme approprié... farfelu.

- C'est peut-être le cas, répondit Basth dans un haussement d'épaules, mais en tant que Voix du peuple, il a de nombreux pouvoirs, comme celui d'autoriser la construction de bâtiments étrangers et la signature de contrats commerciaux. Il importe peu de croire aux superstitions bosmers. Considérez le Silvenar comme l'un de vos empereurs fous, du genre de Pélagius. Le problème auquel il nous faut faire face pour l'instant est que, depuis que Val-Boisé est attaquée de tous côtés, le Silvenar se méfie et craint les étrangers. Le seul espoir du peuple, et donc du Silvenar lui-même, est que l'empereur intervienne et mette un terme à la guerre.

- Le fera-t-il ? demanda Scotti.

- Vous savez aussi bien que nous que l'empereur n'est plus lui-même depuis peu, dit Jurus, plongeant dans le sac de Réglius pour en sortir les contrats vierges. Qui sait ce qu'il décidera de faire ou pas ? Cela ne nous concerne en rien, mais ceci, que nous devons à feu monsieur Réglius, va nous simplifier la vie."

Ils discutèrent de la manière dont ils allaient se présenter au Silvenar dans la soirée. Scotti mangea sans cesse, sans pour autant engloutir autant que Jurus et Basth. Quand le soleil se leva au-dessus des collines, sa lumière rougeoyante traversant les murs de cristal de la taverne, Jurus et Basth regagnèrent leur chambre au palais, chambres qu'on avait diplomatiquement mises à leur disposition en attendant une entrevue avec le Silvenar. Scotti se rendit dans la sienne. Il songea à rester éveillé quelque temps pour réfléchir au projet de Jurus mais dès qu'il s'allongea sur la confortable couchette, il s'endormit aussitôt.

L'après-midi suivant, Scotti s'éveilla, se sentant de nouveau lui-même. En d'autres termes, timide. Depuis plusieurs semaines, il avait dû survivre. Il avait connu l'épuisement, la faim, des bêtes l'avaient attaqué, il avait failli se noyer et on l'avait forcé à commenter d'anciens poèmes en langue aldmeri. La discussion qu'il avait eue avec Jurus et Basth, quand ceux-ci avaient essayé de lui faire signer leurs contrats, lui semblait désormais parfaitement censée. Scotti enfila ses vieux vêtements usés et descendit en quête de nourriture et d'un endroit tranquille où réfléchir.

"Vous voilà levé ! cria Basth en le voyant. Nous devons nous rendre au palais immédiatement.

- Maintenant ? gémit Scotti. Regardez-moi, j'ai besoin d'autres vêtements. Ce n'est pas une tenue pour aller solliciter les services d'une prostituée, et encore moins pour une audience avec la Voix du peuple de Val-Boisé. Je n'ai même pas pris de bain.

- À partir de maintenant, vous devez cesser d'être un fonctionnaire pour devenir un étudiant en commerce, lui répondit Jurus, en le prenant par le bras et en le conduisant sur le boulevard ensoleillé à l'extérieur. La première règle consiste à savoir ce que vous représentez pour votre client potentiel et quelle approche vous convient le mieux. Vous ne pouvez l'impressionner avec des habits fastueux et une conduite professionnelle, mon garçon. Cela vous serait fatal. Faites-moi confiance. Basth et moi-même ne sommes pas les seuls invités au palais. Les autres ont commis l'erreur de se montrer trop impatients, trop formels, trop désireux de faire des affaires. On ne leur accordera jamais une audience avec le Silvenar. Nous sommes restés à l'écart depuis le premier refus. J'ai flâné au sein de la cour, répandu mes connaissances concernant la vie dans la cité impériale, je me suis fait percer les oreilles, j'ai participé à des promenades et j'ai mangé et bu tout ce que l'on m'offrait. Je dois dire que j'ai pris quelques kilos. Le message que nous avons transmis ainsi est simple : cette rencontre sert son intérêt, pas le nôtre.

- Et notre plan a marché, ajouta Basth. Quand j'ai fait savoir au ministre que notre représentant impérial était arrivé et que nous étions enfin disposés à rencontrer le Silvenar ce matin, on nous a dit de vous conduire au palais immédiatement.

- Ne sommes-nous pas en retard, alors ? demanda Scotti.

- Terriblement, dit Jurus en riant. Mais cela fait aussi partie de l'approche que nous avons choisie : la philanthropie désintéressée. Souvenez-vous bien de ne pas perturber le Silvenar avec les conventions de la noblesse. Il est l'esprit du peuple. Quand vous aurez compris ceci, vous saurez comment le manipuler."

Jurus passa les dernières minutes de la traversée de la ville à exposer ses théories sur les besoins de Val-Boisé, en quelle quantité et à quel coût. Les chiffres étaient vertigineux, les constructions bien plus nombreuses et les coûts beaucoup plus exorbitants que ce à quoi Scotti était habitué. Il écouta attentivement. Tout autour d'eux, la cité de Silvenar se révélait à eux, cité de verre et de fleurs à la magnifique structure qui résonnait du souffle du vent. Quand ils atteignirent le palais du Silvenar, Décumus Scotti s'immobilisa, sidéré. Jurus lui jeta un coup d'oeil et éclata de rire.

"Plutôt étrange, hein ?"

C'était le moins qu'on puisse dire. Une explosion pourpre de spires inégales et figées, comme si un autre soleil se levait. Une fleur éclose, de la taille d'un village, dans laquelle les serviteurs et les courtisans semblaient n'être que des insectes butinant. Ils entrèrent par une passerelle ressemblant à une feuille et traversèrent le palais aux murs inégaux. Là où les cloisons étaient proches les unes des autres, un couloir ombragé ou une petite salle étaient visibles ; là où ces cloisons s'écartaient, il y avait une petite cour. On ne voyait aucune porte ni aucun moyen d'approcher le Silvenar autrement qu'en traversant toute la spirale du palais, en franchissant une succession de salles de réunion, chambres à coucher et autres salles à manger, et en croisant des dignitaires, des collaborateurs, des musiciens et de nombreux gardes.

"C'est un endroit... intéressant, dit Basth, mais peu propice à l'intimité. Ce qui, naturellement, sied parfaitement au Silvenar."

Lorsqu'ils atteignirent les couloirs intérieurs, deux heures après être entrés dans le palais, des gardes armés d'arcs et d'épées les arrêtèrent.

"Nous avons une audience avec le Silvenar, dit Jurus avec patience. Voici le seigneur Décumus Scotti, représentant de l'empereur.

L'un des gardes disparut dans le couloir sinueux et revint quelques instants plus tard accompagné d'un grand Bosmer vêtu d'une robe de cuir. C'était le ministre du Commerce : le Silvenar désire voir le seigneur Décumus Scotti en privé."

Ce n'était pas l'endroit pour ergoter ou montrer une quelconque crainte. Scotti s'avança donc sans même un regard vers Jurus et Basth. Il était certain qu'ils affichaient leur air de bienfaiteurs indifférents. En suivant le ministre vers la salle d'audience, Scotti se remémora tout ce que lui avait dit Jurus. Il fit l'effort de se souvenir de l'image qu'il devait donner.

La salle d'audience du Silvenar prenait la forme d'un énorme dôme dont les murs étaient incurvés à la base et se rejoignaient presque au sommet. Un mince rayon de soleil filtrait par une embrasure située à plusieurs dizaines de mètres de hauteur, éclairant le Silvenar, qui se tenait sur un coussin de poudre grise luminescente. Malgré toutes les merveilles de la cité et du palais, le souverain semblait parfaitement ordinaire. Un élégant Elfe des bois typique, aux traits tirés, comme on peut en voir dans n'importe quelle capitale de l'empire. Ce n'est que lorsqu'il se leva que Scotti remarqua une étonnante caractéristique. Il était très petit.

"Je devais vous parler seul, dit le Silvenar d'une voix banale. Puis-je voir vos papiers ?"

Scotti lui tendit les contrats vierges de la Commission d'aménagement du seigneur Vanech. Le Silvenar les étudia en faisant courir un doigt sur le sceau de l'empereur avant de les lui rendre. Soudain, il parut presque timide et baissa le regard. "Il y a de nombreux charlatans à ma cour, qui veulent tirer bénéfice des guerres. Je pensais que vous et vos collègues en faisiez partie, mais ces contrats sont authentiques.

- Ils le sont, oui, répondit posément Scotti. L'aspect banal du Silvenar rendait les choses plus faciles pour le fonctionnaire. Il n'y avait pas de protocole à respecter ou de déférence à avoir. Exactement comme Jurus le lui avait expliqué. Il semble plus judicieux de commencer directement par les routes qui ont besoin d'êtres reconstruites, après quoi il faudra s'occuper des ports que les Aldmers ont détruits, et je pourrai alors vous donner une estimation de ce que cela coûtera d'approvisionner et de remettre en état les routes commerciales.

- Pourquoi l'empereur n'a-t-il pas jugé opportun d'envoyer un représentant il y a deux ans, quand la guerre a commencé ?", demanda le Silvenar, l'air sombre.

Avant de répondre, Scotti repensa à tous les Bosmers qu'il avait rencontrés à Val-Boisé. Les mercenaires cupides qui l'avaient escorté à partir de la frontière. Les joyeux convives et les archers chasseurs d'insectes du secteur ouest de Falinesti. La vieille Mère Pascost à Havel. Le Capitaine Balfix, un pauvre pirate reconverti. Les réfugiés terrifiés mais pleins d'espoir d'Athay et de Grénos. La folle Meute Sauvage de Vindisi. Les silencieux marins engagés par Gryf Mallon. Ce dégénéré de Basth. Si une seule créature incarnait tout ce qu'ils étaient ainsi que tous ceux de la province, quelle pouvait donc être sa personnalité ? Scotti était fonctionnaire de métier et par nature. Il savait cataloguer les choses, les faire s'intégrer à un système. Si l'âme de Val-Boisé pouvait être classée, dans quelle catégorie serait-elle rangée ?

La réponse lui vint à l'esprit avant même qu'il ne se pose la question. La dénégation.

"Je crains que cette question ne me concerne pas," répondit Scotti. "Maintenant, pourrions-nous revenir à nos affaires ?"

Durant tout l'après-midi, Scotti et le Silvenar discutèrent des besoins du Val-Boisé. Chaque contrat fut rempli et signé. Les besoins étaient tels et il y avait tellement de coûts à prendre en compte qu'il fallut couvrir d'annotations les marges des documents, chaque annotation étant contresignée. Scotti conserva son air de bienfaiteur indifférent, tout en comprenant que traiter avec le Silvenar ne revenait pas à traiter avec un enfant demeuré. La Voix du Peuple connaissait parfaitement les choses de la vie de tous les jours : la production de poisson, les bénéfices commerciaux, l'état dans lequel se trouvait chaque commune et chaque forêt de sa province.

"Nous organiserons un banquet demain soir pour célébrer cet accord, finit par dire le Silvenar.

- Il serait préférable de l'organiser ce soir, répliqua Scotti. Nous partons dès demain pour Cyrodiil avec les contrats, il me faudra donc un sauf-conduit pour la frontière. Inutile de perdre davantage de temps.

- Accordé", trancha le Silvenar, qui appela son ministre du Commerce pour qu'il appose son sceau sur les documents et prépare les festivités.

Scotti quitta la pièce et fut accueilli par Basth et Jurus. Leur visage commençait à montrer des signes de lassitude à force de dissimuler leur inquiétude. Dès qu'ils furent hors de vue, ils supplièrent Scotti de tout leur raconter. Quand il leur montra les contrats, Basth se mit à pleurer de joie.

"Quelque chose vous a-t-il surpris chez le Silvenar ? demanda Jurus.

- Je ne m'attendais pas à ce qu'il soit moitié moins grand que moi.

-Vraiment ? s'étonna Jurus. Il doit avoir rétréci depuis la dernière fois que j'ai tenté d'obtenir une audience avec lui. Peut-être y-a-t-il une part de vérité dans toutes ces absurdités prétendant qu'il est affecté par ce que subit son peuple."