L'envers de l'endroit
par
Yaqut Tawashi
"
lors, pourquoi refuses-tu de parler ?" demanda Kazagha.
Zaki posa sa chope d'hydromel et observa sa femme de longues secondes avant de répondre. "Bon sang, je te l'ai déjà dit, expliqua-t-il à contrecoeur. Chaque fois que j'entame une discussion, elle se déroule dans l'ordre alphabétique, chérie. Et le seul moyen d'y échapper, c'est de ne pas parler du tout.
- Ça ne pourrait pas simplement être ton imagination ? demanda patiemment Kazagha. Ce ne serait pas la première fois. Souviens-toi quand tu pensais qu'un mage-guerrier royal du Marais noir se cachait derrière chaque arbre pour faire de toi, un quarantenaire chauve et grassouillet, son esclave sexuel ? Il ne faut pas avoir honte, Shéogorath aime nous faire gouter la folie douce de temps en temps. Si tu allais voir le guérisseur...
- Décidément, Kazagha ! Zaki sortit sans rien ajouter et claqua violemment la porte derrière lui. Il faillit heurter Siyasat, sa voisine.
- Excusez-moi, fit cette dernière. Se bouchant les oreilles, Zaki remonta la rue et prit la première à droite pour rejoindre sa boutique. Son premier client l'attendait sur le pas de la porte, un large sourire aux lèvres. Ravalant sa colère, Zaki lui rendit son sourire en sortant ses clés.
"Fantastique journée, n'est-ce pas ? dit le jeune homme.
- Gros crétin !" Fou de rage, Zaki envoya le jeune homme bouler d'un coup de poing bien placé et repartit en courant.
Bien qu'il ait du mal à l'admettre, Kazagha avait raison. Il était manifestement temps pour lui de reprendre une décoction à base d'herbes du guérisseur. Le temple de Tarsu, consacré à la santé, mentale comme physique, se trouvait à plusieurs rues au nord. Halqua, l'herboriste principal, l'accueillit à l'extérieur de l'édifice en forme d'obélisque.
"Hé bien, Sa'Zaki Saf, comment allez-vous, aujourd'hui ? lui demanda-t-elle.
- Il me faut un rendez-vous avec Tarsu, répondit-il aussi calmement que possible.
- Juste le temps de vérifier son emploi du temps, dit Halqua en inspectant un parchemin. S'agit-il d'une urgence, vous souffrez de kleptomanie ?
- Kleptomanie, non, mais une urgence, ça oui, reconnut Zaki en se frappant la tempe. Pourquoi n'avait-il pas dit oui, tout simplement ?
- Laissez-moi regarder, fit Halqua en fronçant les sourcils. Je n'ai rien avant mercredi prochain. Cela vous conviendrait-il ?
- Mercredi ! s'écria-t-il. Mais je serai complètement dingue d'ici là ! Vous n'avez rien plus tôt ? Il savait ce qu'elle allait lui répondre avant même qu'elle n'ouvre la bouche. Et c'était de sa faute. Si seulement il avait laissé la conversation arriver tranquillement jusqu'à O avant d'exiger une réponse...
- Non, répondit-elle en effet. Je regrette. Vous voulez le rendez-vous ?"
Serrant les dents, Zaki s'en alla. Il déambula dans les rues, tête basse afin d'éviter toute conversation. Lorsqu'il releva les yeux, il s'aperçut qu'il se trouvait sur les quais. Une brise agréable montait de l'eau et il inspira profondément à plusieurs reprises. Il se sentait presque redevenu normal et, maintenant que sa colère était retombée, il pouvait se remettre à réfléchir. Et si, cette fois-ci, il ne s'agissait pas d'un délire ? Le dilemme classique : avait-il tout à fait perdu la raison ou se passait-il vraiment quelque chose d'étrange ?
De l'autre côté de la rue, la devanture de Paraquais regorgeait d'herbes, de cristaux et autres boules de verre emplies de fumée. L'enseigne clouée au-dessus de la porte annonçait : "Consultations mystiques de 8 à 15". Même si Zaki n'y croyait guère, cela valait la peine d'essayer. Les seuls individus qui venaient se faire soigner sur les quais étaient généralement des aventuriers qui n'avaient pas de meilleure adresse.
D'épaisses fumées d'encens roses et or dissimulaient une bonne partie des marchandises proposées par la boutique. Des masques mortuaires psijiques semblaient observer Zika depuis les murs, un grand nombre d'encensoirs pendaient au plafond et de hautes piles de livres constituaient un véritable labyrinthe. Sur une vieille table usée, un petit homme coiffé d'un turban additionnait les achats d'une cliente.
"Oui, vous me devez bien cinquante-sept pièces d'or, confirma le vendeur. La cire d'écailles est offerte par la maison. Quant à la chandelle, n'oubliez pas qu'elle ne doit être allumée qu'après avoir invoqué Goroflox l'Impie. Enfin, la racine de mandragore est plus efficace dans la pénombre.
La cliente sortit avec un petit sourire timide à l'attention de Zaki.
- Pardonnez-moi de vous déranger, mais j'ai besoin d'aide, fit ce dernier. Chaque fois que je prends part à une conversation, elle semble se dérouler dans l'ordre alphabétique. J'ignore si je deviens fou ou si je suis l'objet de forces qui dépassent mon entendement. Pour être honnête, je suis généralement sceptique pour ce qui est de votre genre de commerce, mais je ne sais plus vers qui me tourner. Pouvez-vous m'aider à mettre un terme à cette démence ?
- Que cela ne vous inquiète pas, ce problème est assez courant, le rassura l'homme en lui tapotant le bras. Quand vous arrivez à la fin de l'alphabet, la conversation recommence-t-elle à A, ou bien reprend-elle l'alphabet à l'envers ?
- Reprend depuis le début, répondit automatiquement Zaki avant de pousser un juron en voyant qu'il avait oublié le pronom. Malédiction ! Elle reprend au début ! Vous voyez ce que je veux dire ? Je vous en prie, répondez-moi : ai-je perdu la tête ?
- Sûrement pas. Vous l'avez encore bien sûr les épaules, lui dit-il d'un ton rassurant.
- Très aimable à vous, fit Zaki. Au fait, je m'appelle Zaki.
- Un très joli prénom, fit l'autre en lui donnant une tape dans le dos. Moi, c'est Octoplasme. Suivez-moi, je vous prie. J'ai exactement ce qu'il vous faut."
Octoplasme guida Zaki à travers l'étroit couloir, donnant de l'autre côté du bureau. Les deux hommes passèrent devant des armoires poussiéreuses contenant des bocaux de créatures plongées dans le formol, des tas de pierres du néolithique et de nombreuses piles de livres en état de décomposition plus ou moins avancée ; ils atteignirent le coeur de la boutique. Là, Octoplasme trouva un petit cylindre et un ouvrage, qu'il tendit à son client.
"Vampirisme, possession daedra et secrets du wigmam ? prononça Zaki après avoir déchiffré l'étiquette. Qu'est-ce que cela a à voir avec moi ? Qu'est-ce que c'est qu'un wigmam, et combien cela va-t-il me coûter ?
- Wigwam, le corrigea le vendeur. La tente des chamans à qui l'on doit ces textes. Ce volume décrit l'art consistant à inverser la direction des choses pour contacter le monde des esprits, mettre un terme aux malédictions et guérir des maladies comme le vampirisme, par exemple. Vous connaissez l'histoire de l'homme à qui l'on dit que les poissons morfals vivent dans l'eau chaude, et qui répond : Dans ce cas, pourquoi ne pas les faire bouillir dans l'eau froide ?
- Xénophus, répondit instinctivement Zaki, dont le frère avait connu l'individu en question, bien des années auparavant. Et cette espèce de cylindre, là ?"
Octoplasme alluma une bougie et amena l'objet au-dessus de la flamme afin que Zaki le voie mieux. De fines fentes avaient été creusées dans la longueur du cylindre. Regardant à l'intérieur, Zaki vit une succession de dessins en noir et blanc, représentant un homme nu sautant par-dessus un carton.
"Y a pas plus simple, suffit de le faire tourner, expliqua le vendeur. Les vignettes sont disposées de manière à ce que l'homme saute sans jamais s'arrêter lorsque l'on fait tourner le cylindre dans le sens horaire. On appelle cela un zootrope. C'est joli, n'est-ce pas ? Maintenant prenez-le et faites-le tourner dans le sens inverse en récitant l'incantation indiquée dans le livre."
Zaki prit l'objet et le fit tourner au-dessus de la bougie dans le sens indiqué, remarquant que l'homme sautait maintenant en arrière. Faire tourner l'objet de manière régulière lui demanda un peu de concentration, mais les sauts de l'homme se firent de plus en plus fluides et il ne fit bientôt plus la différence entre les vignettes. Tout en continuant de faire tourner le zootrope, Zaki saisit le livre dans sa main libre et lut le passage souligné.
"Zootrope tourne, tourne à l'envers / Libère-moi de ce sort de misère / J'invoque les divinités Boéthia, Drisis et Kynareth / Pour que mon trouble enfin s'arrête. / Ma vie d'avant n'avait rien de passionnant / Mais je n'ai pas envie de devenir dément. / En reculant, l'homme me libère / Tourne, tourne à l'envers."
Alors qu'il récitait l'incantation, Zaki remarqua que le petit homme nu dans le zootrope prenait peu à peu son apparence. Sa moustache disparut et une calvitie apparut. La taille de l'homme s'élargit et ses fesses se transformèrent en gros ballons dodus, des écailles similaires aux siennes se formèrent. L'homme commença à tituber, à souffler, à suer. Lorsque Zaki arriva à la fin de l'incantation, son double minuscule porta la main à sa poitrine et s'effondra sur les cartons.
Octoplasme reprit le livre et le cylindre des mains de Zaki. Tout semblait comme avant. Il n'y avait eu ni éclair, ni grondement de tonnerre. Et pourtant, Zaki avait l'impression que quelque chose avait changé. En bien. Il se sentait de nouveau normal.
Lorsque Zaki sortit des pièces de sa bourse afin de payer, Octoplasme refusa d'un mouvement de tête : "Terme long à traitement tel d'un effets les être peuvent quels savoir de impossible est il car, gratuit c'est."
Soulagé pour la première fois depuis de nombreux jours, Zaki sortit de la boutique en marche arrière et repartit de la même manière en direction de sa boutique.