La dot du spectre
par
Voltha gra-Yamwort
(traduction d'Apthorne)
"Les poètes ont raison. L'amour change la vie !" dit Kepkajna gra-Minfang, surnommée le Spectre. "Cela fait plusieurs semaines que je n'ai plus envie de voler personne. L'autre jour, la porte d'entrée de la maison d'un riche marchand était grande ouverte, et ça m'a laissé totalement indifférente ! Je ne pensais qu'à ce que j'allais porter à mon mariage !"
"Cela faisait trop longtemps que tu vivais en marge du monde réel," approuva son ami Khargol. "Tu ne m'as jamais dit ce qui était arrivé à ton premier mari, celui que le chaman t'avait donné ?"
"Il s'est fait dévorer par des goules des cendres," répondit Kepkajna en souriant, rêveuse. "C'était plutôt triste, d'ailleurs. Mais ce n'est pas le genre de chose qui risque d'arriver à Wodworg. C'est l'impérial typique. Je t'ai raconté comment nous nous sommes rencontrés ?"
"Des centaines de fois," bougonna Khargol en prenant son verre. "Il était ton gardien en prison et il a refusé de te nourrir jusqu'à ce que tu promettes de l'épouser..."
"As-tu jamais entendu histoire plus romantique ?" soupira Kepkajna avant de retrouver tout son sérieux. "J'aurais aimé que mes amis me souhaitent tout le bonheur du monde, mais comme disait le vieux Bosriel, il est vain d'espérer l'impossible. Nous partirons pour Balmora avec les chevaliers impériaux dès que le mariage aura été prononcé ; je sais pertinemment que tant que nous resterons à Dagon Fel, le reste de la bande fera tout pour briser notre union et me remettre dans le droit chemin. C'est inévitable."
Alors que la date du mariage approchait, l'atmosphère devint de plus en plus sinistre, et même Kepkajna s'en rendit compte lorsqu'elle n'était pas toute à sa joie. Des silhouettes sombres l'épiaient dans l'ombre, mais disparaissaient à son approche. Elle s'aperçut que certains mendiants rôdant autour de la demeure de Wodworg étaient en fait des imposteurs déguisés, mais tous s'éclipsaient avant qu'elle ait le temps de les identifier.
Mais ces brefs moments d'appréhension étaient rares. Follement heureuse, Kepkajna fit en sorte que la cérémonie se tienne dans les catacombes où Wodworg l'avait emprisonnée. Le père de la jeune femme avait depuis longtemps succombé aux goules des cendres, mais le commandant de Wodworg accepta de se substituer à lui pour la cérémonie. Kepkajna dut bien évidemment amener sa propre dot, et elle dépensa tout son argent bien mal acquis pour faire un somptueux présent à son bien-aimé.
Le mariage devait être prononcé à minuit, comme le veut la tradition orque. En milieu de matinée, les dames de compagnie de Kepkajna, qui étaient toutes femmes d'officiers impériaux, s'affairaient autour de sa robe de velours rouge parée de filigranes dorés lorsque Dolcetta, l'une d'entre elles, remarqua qu'elle avait entendu dire que Kepkajna avait acheté à Wodworg un splendide cadeau.
"Attendez, je vais vous le montrer !" gloussa aussitôt Kepkajna. À demi vêtue, elle quitta précipitamment la pièce pour rejoindre son alcôve secrète. Et là, elle découvrit que le présent avait été dérobé.
Les dames de compagnie en furent horrifiées, mais elle n'en conçut qu'une brève irritation. Nullement surprise, elle reconnaissait bien là le style de ses anciens comparses. Ils savaient qu'il était de très mauvais augure de célébrer une union sans dot. Kepkajna demanda à ses dames de compagnie de finir de l'aider à s'habiller, pendant qu'elle réfléchissait à ce que les malfrats avaient pu faire de son trésor.
La région était parsemée de repaires secrets et de sites abandonnés où les voleurs entassaient leur butin. Certains lieux paraissaient plus logiques que d'autres, mais après mûre réflexion, Kepkajna réalisa qu'elle savait exactement où elle aurait caché son trésor en pareilles circonstances. Une fois habillée, elle demanda à ses dames de compagnie de s'occuper des derniers préparatifs de la cérémonie, ajoutant que personne ne devrait s'inquiéter si elle arrivait avec un léger retard. Satisfaite, elle s'enroula dans un long châle pour protéger sa robe de la poussière des souterrains et se mit en route pour l'autel de Malacath.
Kepkajna n'avait encore jamais essayé de voler ses amis, et même si elle leur en voulait d'avoir cherché à ruiner son bonheur, elle ne souhaitait pas leur faire de mal. En toute occasion, elle préférait éviter les conflits, consciente néanmoins que cette fois, ce serait impossible. Les enseignements de son mentor Khargol lui avaient toujours permis d'éviter les coups d'épée et de lance des gardes et chevaliers impériaux. Elle espérait qu'ils l'aideraient à s'en sortir une fois de plus aujourd'hui, si possible avec sa robe intacte.
Le refuge était si désert qu'elle craignit un instant de s'être trompée. Ce n'est que lorsqu'elle découvrit la petite pièce cachée au bout d'un long couloir qu'elle sut que son instinct avait vu juste. C'était l'endroit idéal pour une embuscade. Se saisissant du coffre contenant son trésor, elle se retourna brusquement pour faire face à ses agresseurs.
Ils n'étaient que deux. Yorum et Yohr-i, les faux jumeaux Rougegardes de son ancienne bande, l'attendaient à la sortie. Ils la connaissaient trop bien pour la provoquer, et l'attaquèrent sans perdre une seconde. Yorum, le garçon, frappa de sa dague, tandis que sa soeur Yohr-i se jetait sur elle. Kepkajna esquiva l'assaut facilement, faisant un pas de côté pour éviter la charge avant de se tordre avec souplesse sur la gauche pour laisser passer la lame de Yorum. Emportés par leur élan, les deux jumeaux se percutèrent et Kepkajna franchit ce premier obstacle sans se retourner.
Elle fut presque aussitôt interceptée par Binyaar l'Argonien, dont la masse d'armes fendait déjà l'air vers sa tête. Il ne l'avait jamais appréciée et elle le lui rendait bien. Elle se baissa prestement pour éviter le coup et la masse frappa lourdement le mur de pierre. Déséquilibré par l'impact, Binyaar ne put empêcher Kepkajna de s'enfuir. La jeune femme pouvait déjà sentir la fraîcheur de l'air nocturne ; la sortie était toute proche.
Le dernier défenseur du butin n'était autre que Sorogth, un Orque avec qui Kepkajna avait eu une brève aventure. Il était responsable du vol, elle en avait la certitude. D'une certaine façon, l'amour qu'il lui portait était plutôt flatteur, mais elle préféra se concentrer sur la hache qui s'abattait sur elle, hache qui semblait destinée à réduire en charpie sa belle robe de velours avant de lui ôter la vie.
Fléchissant légèrement les genoux, Kepkajna se mit à onduler de tout son corps, bougeant la tête et les pieds de façon erratique pour devenir une cible quasiment impossible à atteindre. Elle esquivait tous les assauts de Sorogth, s'écartant au dernier moment à chaque fois qu'il semblait en mesure de la toucher. Mais malgré tous ses efforts, l'Orque suivait tous ses déplacements, refusant de lui laisser l'ouverture qui lui permettrait de fuir.
Minuit approchait et Kepkajna décida qu'il était temps d'en finir. Au coup suivant, elle fit un pas sur la gauche et pencha la tête sur le côté pour laisser passer la hache de son adversaire à seulement quelques centimètres au-dessus de son épaule droite. L'espace d'une seconde, le flanc droit de Sorogth se retrouva sans défense et elle contre-attaqua à contrecoeur en lui balançant le coffre dans la poitrine. Enfin libre, elle ne prit pas la peine de vérifier si elle avait tué l'Orque ou s'il était seulement inconscient. En vérité, elle ne pensait plus qu'à rejoindre son futur mari devant l'autel.
À minuit précis, Wodworg et Kepkajna échangèrent leurs voeux. Le marié fut ravi de son cadeau de noces, une superbe armure à faire pâlir de jalousie tous les autres gardes des prisons impériales. Mais le récit des aventures de sa femme à l'autel de Malacath lui procura encore plus de plaisir.
"Il ne t'est même pas venu à l'idée d'enfiler l'armure quand tu as compris qu'ils t'avaient tendu une embuscade ?" lui demanda-t-il, incrédule.
"Je ne voulais surtout pas risquer d'abîmer ton cadeau," répondit-elle entre deux baisers. "Et encore moins de froisser ma robe."